GOOD BYE MISTER MAILER
C'était la plus grande star des lettres américaines. Et un immense écrivain. Le poète Robert Lowell disait de lui: "Il est le meilleur journaliste d'Amérique." Un journaliste qui ne s'embarrassa jamais de détails superflus, de détours inutiles; qui frappait droit au but, sans prendre de gants, sinon des gants de boxe. La référence absolue pour quiconque entreprend de consacrer un bout de sa vie à ce métier bizarre qu'est le reportage. Norman Mailer n'est peut-être pas l'inventeur du "nouveau journalisme", mais il est celui qui l'a incarné le mieux.
Son premier roman, Les Nus et les Morts, fut publié en 1948. La même année que Les Domaines hantés, premier roman de Truman Capote, l'autre star du "nouveau journalisme". Ce long récit de guerre est largement autobiographique: Mailer y détaille les atrocités qu'il a vécues dans le Pacifique Sud. Acclamé par le public, le roman s'impose à la fois comme un best-seller et comme un ouvrage scandaleux. "Honnêtement, à cette époque, je n'avais aucun style personnel, me confia-t-il un jour. J'empruntais à tous ceux qui m'avaient influencé, surtout Hemingway, Dos Passos, Faulkner et Dostoïevski. Le livre s'est écrit tout seul; il avait un style de best-seller, c'est-à-dire aucun. Il m'a fallu du temps pour trouver un ton qui fût vraiment le mien." Vingt ans. Vingt années pendant lesquelles Mailer publia quelques romans à l'atmosphère noire et poisseuse (Rivage de barbarie, Le Parc aux cerfs, Un rêve américain...), mais surtout des centaines d'articles dans lesquels il n'hésita pas à bousculer les règles du journalisme tranquille, considérant chaque protagoniste de ses chroniques comme un véritable personnage de roman, se mettant en scène, parlant de lui à la troisième personne et s'affublant d'improbables surnoms, tels Aquarius, le Doyen ou Néophyte.
La marque de fabrique du journalisme selon Mailer? Transformer en thriller les épisodes de l'Histoire. Pendant plus de cinquante ans, il a promené sur les grands boulevards de l'Histoire un regard lucide et implacable: la Seconde Guerre mondiale, le maccartisme, l'assassinat de Kennedy et celui de Lee Harvey Oswald, la guerre du Vietnam, la CIA, la peine de mort, la conquête de l'espace... Il a fait parler Muhammad Ali, Marilyn Monroe, Picasso, Jésus et même Hitler. Il est assez probable que ce qui fit la grandeur et les drames de l'Amérique accédera à la postérité en partie grâce au travail de ce scribe génial, dont le style, vif et virulent, explosif et rebelle, déborde le lit de son époque comme une rivière en crue. Mailer a hissé la politique américaine au niveau d'une tragédie grecque. "L'Histoire en tant que roman; le roman en tant qu'histoire", lança-t-il dès 1968, dans Les Armées de la nuit, récit de la marche entreprise par une poignée de militants antiguerre contre la présence américaine au Vietnam, qui s'acheva en prison et lui valut son premier prix Pulitzer.
Je me souviens de notre première rencontre (il y en eut sept, seulement). C'était au cours de l'été 2002. Mine sombre, sourcil fatigué, front soucieux, Mailer, calé dans un fauteuil, avait posé à côté de lui les béquilles qui le soutenait depuis que l'arthrose lui rongeait les articulations. Calmement, il ajusta un Sonotone qui semblait ne plus le gêner, passa une main dans sa crinière blanche aux boucles négligemment relevées, puis demanda un verre d'eau. Il suffit de deux ou trois phrases pour que son visage s'animât. Un visage cuirassé de rides et troué par un regard bleu intense. Là, je compris: Mailer n'est pas un homme; c'est une force.
Sa biographie parle autant que son oeuvre. Elle a ravi les échotiers de la presse people. Mailer a épousé six femmes - dont la deuxième, Adèle Morales, lui valut un séjour de deux semaines à l'hôpital psychiatrique après qu'il l'eut poignardée un soir de beuverie - décroché deux prix Pulitzer - en 1969 pour Les Armées de la nuit et en 1980 pour son chef-d'oeuvre absolu, Le Chant du bourreau - ainsi qu'un National Book Award (Les Armées de la nuit), fondé un magazine culturel qui occupe encore le devant de la scène (The Village Voice), marché sur le Pentagone la fleur au fusil avant de se faire coffrer, absorbé des doses variables de whisky, marijuana ou Benzédrine, pris une mémorable raclée aux élections pour la mairie de New York - mais, est-ce étonnant quand on commence son discours par un retentissant "Fuck you all!"? - bataillé sur les plateaux de télé avec les féministes, assommé en direct Gore Vidal, boxé quelques rounds avec Mohammed Ali, affirmé ses sympathies pour les Black Panthers puis pour Fidel Castro, adressé d'inoubliables philippiques à Nixon, Reagan, Clinton et George W. Bush, réalisé quatre longs-métrages – "A l'époque, entre 1967 et 1970, on tournait tous bourrés, la voix pâteuse", raconte-t-il – fait l'acteur jusque dans un film de Godard, écrit une quarantaine de livres qui ont influencé toute une cohorte d'écrivains, dont les meilleurs voient en lui le seul véritable héritier de Hemingway.
Jusqu'à son dernier souffle, Norman Mailer a travaillé. Reclus dans sa maison de Provincetown, au bord de l'Atlantique, il pestait contre l'enlisement de l'Amérique en Irak, contre l'enlaidissement de son pays - "Ma femme, beauté à la peau lépreuse", disait-il - devenu incapable de lire, de penser, de juger. Sans doute a-t-il payé une vie faite d'excès. Mais il a vécu. Et son oeuvre, torrentielle, lui survivra. Il est temps, grand temps, de la relire.
Un écrivain de combats
1923 Naissance, le 31 janvier, à Long Branch (New Jersey). Grand-père rabbin à Vilnius (Lituanie), père comptable en Afrique du Sud.
1927 Installation à Brooklyn. Scolarité bagarreuse, mais brillante. Etudes à Harvard. Veut devenir ingénieur dans l'aéronautique. Ses parents le voyaient médecin ou avocat...
1944 Incorporé dans l'infanterie. Il sert aux Philippines, débarque sur l'île de Leyte en janvier 1945 puis se trouve dans les forces d'occupation du Japon.
1948 Les Nus et les Morts, traduit par Jean Malaquais.
1951 Rivage de Barbarie. S'installe à Greenwich Village.
1955 Le Parc aux cerfs. Cofonde The Village Voice, magazine culturel de gauche. Devient un héraut de la contre-culture américaine.
1960 A la fin d'une soirée, il poignarde sa femme, Adele, avec un canif et la blesse sérieusement. Elle refuse de porter plainte, il s'en tire avec deux semaines d'internement à l'hôpital psychiatrique Bellevue, à New York. Soutient Kennedy, qu'il compare à Clark Kent (Superman), puis critique vertement sa politique.
1967 Pourquoi sommes-nous au Vietnam? Le 21 octobre, marche contre le Pentagone. Tourne son premier film.
1969 Prix Pulitzer et National Book Award pour Les Armées de la nuit.
1971 Prisonnier du sexe, pamphlet antiféministe, déclenche une intense polémique.
1975 Le Combat du siècle, récit du championnat du monde de boxe entre George Foreman et Muhammad Ali.
1980 Le Chant du bourreau, second prix Pulitzer. Récit de l'histoire de Gary Gilmore, condamné à mort qui exige d'être exécuté.
1991 Harlot et son fantôme, scandale autour de la CIA.
2003 Pourquoi sommes-nous en guerre?, pamphlet anti-Bush.
2007 Un château en forêt, dernier roman.
heureusement il reste ses livres